Se poser à Tenerife : bifurcations au sommet de l’Espagne

Publié par Manon le

Se poser à Tenerife :
bifurcations au sommet de l’Espagne

Du 19 octobre au 10 novembre 2021 – 55 milles parcourus
À bord : Marion, Manon et la matelote Laure

Nous quittons Las Palmas aux premières lueurs du jour le 19 octobre, direction notre 4e île des Canaries, qui se trouve être la plus grande d’entre elles : Tenerife.

Dès la sortie du port, nous sommes chahutées par la houle tout le temps de contourner la pointe nord de Gran Canaria et nous resterons un peu vaseuses pendant toute la traversée, qui se fera sous la grisaille et à bonne vitesse. La brume est si épaisse que nous ne distinguons les côtes de Tenerife que très tard avec, au-dessus de la mer de nuages, un drôle de triangle au milieu du ciel… Mais c’est le Teide, ma parole ! Nous nous réjouissons de nous lancer bientôt à l’assaut de ce volcan, le toit de l’Espagne, qui culmine à 3 715 mètres.

C’est dans la même houle croisée bien remuante que celle qui nous a réveillées le matin en sortant de Las Palmas que nous arrivons à Santa Cruz de Tenerife : ça balance pas mal, et en plus il y a pas mal de gros tankers et ferrys en vue… Mais la découverte des côtes de l’île, dans une lumière surréaliste qui transperce la brume, nous fait oublier ce petit passage « machine à laver » avant d’entrer au port.

Nous prenons donc nos quartiers dans la marina de la capitale de Tenerife, sans savoir que nous y resterons bien plus longtemps que les 10 jours initialement prévus… Kannjawou y retrouve toute une floppée de bateaux voyageurs, dont une impressionnante troupe de Malouins voileux (qui semblent se déplacer en diaspora, même autour du monde, pour clamer haut et fort dans toutes les langues : « Ni Français ni Breton, Malouin suis ! » ou encore « Malouin d’abord, Breton peut-être… Français, s’il en reste ! »).

Nous y sommes surtout rejointes par notre « Lacrux en vadrouille » nationale, qui vient joindre à nos errances voileuses sa vibe de prof’ en dispo voyageuse en attendant de voir quels plans B, Y ou Z (merci le Covid !) se présenteront à elle pour la suite de ses aventures.

• Découvertes sportives de Tenerife

Cela devient une habitude aux Canaries, nous profitons d’avoir loué une voiture pour une grosse semaine pour explorer les nombreuses facettes de l’île. Et, entre villes coloniales charmantes mais souvent escarpées, parcs naturels à flanc de volcans perchés et plages de sable noir propices à la nage et aux sports nautiques, ces explorations s’avèrent toutes assez sportives !

– L’Anaga et la côte nord-est

Dans l’idée de préparer nos pattes ramollies de navigatrices à ce qui les attend, nous commençons par découvrir le parc rural de l’Anaga, situé au nord-est de Tenerife, dont on aperçoit les sommets verts depuis la marina de Santa Cruz. Entre balade très dépaysante dans l’écrin de verdure de la laurisylve, forêt primaire de laurifères qui nous replonge dans une ambiance ombragée et saturée d’odeurs de terre humide que nous avions presque oubliée après les derniers mois estivaux, et points de vue spectaculaires des versants volcaniques escarpés se jetant à pic dans l’océan, nous tombons sous le charme de l’Anaga.

Le retour, en passant par les villages côtiers de Taganana ou Benijo et leurs sauvages plages de galets ou sable noir surplombées de montagnes, vaut également le détour.

– Le Teide
Après ces petites mises en jambes, encouragées par le récit des copains de Sauve qui Peut qui ont réalisé l’ascension une semaine plus tôt, nous nous lançons : c’est décidé, demain on se lève à 1h du matin et on grimpe jusqu’au toit de l’Espagne ! Plus de 1 400 m de dénivelé dans les roches volcaniques, dont une bonne moitié à plus de 3 000 m d’altitude, et ce à la frontale, pour les randonneuses amatrices que nous sommes : mais quelle mouche nous a piquées ?!

Eh bien nous n’avons pas le choix, si nous voulons monter au sommet du Teide, il faut y aller de nuit car l’accès au dernier tronçon de l’ascension ne se fait que sur réservation, et les créneaux sont complets plusieurs semaines à l’avance, ce qui ne permet pas de se caler sur la météo. Il faut donc être descendus de ce dernier tronçon avant 9h. Il y a bien un refuge à mi-parcours, qui permettrait de couper la rando en 2 et de partir tôt le matin pour le sommet, mais il est fermé depuis le début du covid et n’a jamais rouvert.

Couvertes de plus de couches de vêtements que nous n’en avons porté depuis bien longtemps (bah oui, il ne fait pas chaud à près de 4 000 m d’altitude : 4° prévus au sommet !), nous retrouvons l’équipage de Mayero à 3h au départ de la rando et commençons à grimper sous les étoiles : une sacrée expérience ! Le vent du nord qui souffle assez fort nous glace dès que nous nous arrêtons un peu trop longtemps et, bien sûr, la montée est vite très raide. Nous nous forçons à boire régulièrement, mais sentons tout de même rapidement les effets de l’altitude qui nous coupe le souffle et nous fait un peu tourner la tête. Dans l’obscurité, nous avons parfois du mal à repérer le sentier et, clairement, on en bave un peu (beaucoup)… mais nous apprécions les incroyables paysages volcaniques qui se révèlent à la lueur de la lune.

Nous laissons vite les boyz de Mayero nous distancer et, au vu de la fatigue de la troupe et du genou douloureux de Laure, décidons de ne monter « que » jusqu’au sommet du téléphérique, sans faire l’ultime ascension de 300 m jusqu’au cratère.

Malgré le froid glacial, nous prenons le temps d’admirer le lever de soleil sur mer de nuages, qui vient embraser de rouge et d’orangé la ligne d’horizon puis toutes les pierres volcaniques environnantes : un spectacle exceptionnel, dont nous pouvons dire fièrement que nous l’avons bien mérité !!

Avec le lever du jour, le paysage environnant se dévoile peu à peu sous le soleil, et nous en prenons plein les yeux en attendant en grelottant la 1re descente du téléphérique : on n’est pas mal, au sommet de l’Espagne…

– Tournée des spots de glisse
Après l’ambiance ventée de Benijo, l’ambiance « flat » de Candelaria et un petit pèlerinage à la mecque du kitesurf à El Medano (un ballet d’ailes multicolores sur fond de volcans, dans une zone d’accélération de vent, un spectacle à ne pas manquer, même sans rider !), c’est finalement au sud de l’île, sur la très touristique plage de Las Americas, que Marion trouvera les vagues tant attendues pour s’offrir une petite session de surf. Il semblerait que tous les surfeurs à des kilomètres à la ronde se soient donnés rendez-vous dans le coin, et la vibe de tous ces riders en vans aménagés ferait presque oublier l’ambiance « tourisme de masse » de cette ville constituée presque exclusivement de gros complexes touristiques, où les allemands, anglais, hollandais et cie se promènent en voiturette électrique dans des boutiques et restaurants aseptisés et bruyants où tout le monde parle leur langue… Dommage, car le front de mer, ses couchers de soleil et sa vue sur La Gomera sont plutôt séduisants !

– Délices des villes coloniales
Nous accordons également du temps aux villes coloniales de La Orotava (à l’ouest) et de La Laguna (toute proche de Santa Cruz) : leurs centres-villes charmants, aux façades blanches ornées de balcons et portes en bois ouvragés, débordants d’églises aux influences variées, parsemés de végétation luxuriante et exotique soigneusement entretenue, invitent à la flânerie et aux agapes canariennes sur de charmantes terrasses, dans une animation feutrée.

Enfin, nous prenons aussi la route pour le moins sinueuse et spectaculaire (klaxon obligatoire dans les virages, surtout si vous croisez un bus !) menant jusqu’à un des plus beaux villages de l’île et un des meilleurs candidats à la carte postale : Masca, situé à flanc de montagne dans le verdoyant parc rural Teno. Une vraie oasis de palmiers, aloe vera, cactus, agaves… au milieu de champs de cultures en terrasse, construits pour tirer parti des barrancos impressionnants qui ouvrent des perspectives sur la mer et La Gomera toute proche. Nous espérons revenir dans le coin pour nous échauffer les cuisses sur ces versants !

• Santa Cruz de Tenerife : la douce vie à la capitale

Entre 2 excursions et obligations habituelles (courses, bricolage, écumage des shipchandlers, lessives…), nous découvrons et goûtons à l’ambiance de la capitale de Tenerife, où nous nous sentons vite chez nous. La marina est située en plein centre-ville, tout en restant calme et très bien protégée de la houle et du vent : un must aux Canaries !

Nous nous régalons dans les nombreux bars et restaurants de la ville, qui recèle de pépites gastronomiques sur d’adorables petites places, dans des rues piétonnes agréables ou de petits parcs ombragés. Nous goûtons aux meilleurs mojitos de mango de la ville (et peut-être du monde ?), savourons des glaces maisons à tomber à la pistache grillée, dégustons des fruits de mer grillés minute directement par les poissonniers du marché et passons une « frozen margharita night » mémorable dans un resto mexicain.

Nous flânons sous les jolies halles du mercado de Nuestra Señora de Africa (auquel nous préférerons néanmoins le marché de producteurs de La Laguna, mieux achalandé, pour faire nos courses de fruits et légumes), admirons les belles courbes de l’impressionnant opéra Adan Martin construit en 2003 par Santiago Calatrava sur le front de mer, et découvrons les collections du TEA (Tenerife Espacio de las Artes), bel espace contemporain tout neuf et tout vitré dédié à l’art moderne et à une immense bibliothèque municipale.

• Un défilé de batocopains

C’est à Santa Cruz que nous prenons pleinement la mesure du nombre de bateaux partis cette année en voyage au long cours, après les aléas de l’année 2020 qui ont amené de nombreux équipages à reporter leur départ d’un an. Tous commencent à se retrouver aux Canaries en cette fin octobre, accompagnés des flottes des rallyes et courses en tous genres (Transquadra, Mini Transat, ARC, et bien d’autres…), saturant peu à peu toutes les marinas des îles !

Mais bien sûr, cela nous permet aussi de rencontrer de nombreux équipages variés, avec lesquels nous partageons nos envies de grand large et nos préoccupations de voyageurs en voiliers. Nous retrouvons enfin Pierre et Lucie, nos amis malouins à bord de Sauve qui Peut, couple d’infirmiers qui se rendent eux aussi au Sénégal pour sensibiliser les populations du Saloum aux gestes de premier secours. Les « boyz » du voilier Mayero, rencontrés à Las Palmas, sont là également et ouvriront la voie pour nous pour grimper au Teide.

En arrivant à la marina, nous sommes amarrés à côté du voilier malouin Helios dont le capitaine Stéphane n’est autre que le patron de l’entreprise d’électricité et électronique marine Seatronic. Stéphane et Christine voyagent en famille sur un Grand Soleil 42 avec leurs trois adorables louveteaux de mer, Nora, Naël et Noam, qui viendront passer un après-midi sur Kannjawou pour découvrir les quelques ouvrages jeunesse de notre bibliothèque de bord et se faire raconter des histoires par tata Laure.

Au départ d’Helios, c’est un bel esquif aux courbes et couleurs familières qui vient le remplacer à nos côtés… Déjà voisins de ponton pour nos derniers jours à Las Palmas, Kannjawou et Raspoutine se retrouvent donc à nouveau voisins à Santa Cruz. Mais ce n’est pas la plus grosse coïncidence, puisque Raspoutine, qui bat pourtant pavillon suisse, était déjà notre voisin au chantier naval du Grand Val sur la Rance en 2020 ! Nous en profitons pour faire plus ample connaissance avec le capitaine Jojo(ël), alors accompagné de son petit mousse Maxime et de son papa venu lui rendre visite à Tenerife, et nous entendons vraiment bien avec ce capitaine adorable, aux bons mollets de randonneur suisse et à l’humour aussi sûr que ses talents de conteur / écrivain : n’hésitez pas à aller lire tous les récits de ses aventures sur son site : https://svraspoutine.com.

Enfin, nous croisons également sur les pontons l’équipage de Chuppens, Gigi et Christian, de grands voyageurs repartis en épopée sur leur 3e voilier pour leur retraite, et sur le départ pour la transatlantique vers la Martinique. Nous devons une fière chandelle à Christian, qui sautera dans sa combinaison de plongée pour nous aider à changer en apnée l’anode de la quille de Kannjawou, bien usée après 6 mois. Nous passerons surtout une belle soirée à bord de Chuppens pour les aider à apprivoiser leur IridiumGo tout neuf, durant laquelle ils nous régaleront de rhum, d’un bon confit de canard et des passionnantes histoires de leur passage au Saloum et en Casamance quelques années auparavant : merci pour tout les Chuppens !

• Remises en question et changement de programme

Mais notre escale à Santa Cruz de Tenerife est aussi pour nous l’occasion de pas mal d’hésitations et remises en question, qui nous amènent à changer complètement le programme de l’année à venir…

Après de longues semaines d’attente, nous obtenons enfin le 28 octobre une autorisation spéciale de débarquer sous la bannière de l’association Voiles sans frontières au Sénégal, dont les frontières maritimes sont toujours officiellement fermées. Nous devrions sauter de joie, mais il y a eu pas mal de bouleversements de notre côté les temps précédents…

Les longues semaines d’incertitude sur notre possibilité ou non d’entrer au Sénégal jusqu’au dernier moment nous ont plongées dans la confusion. À force d’envisager de passer l’hiver aux Canaries et de reporter notre traversée de l’Atlantique et notre venue au Saloum avec notre voilier à l’automne prochain, nous avons fini par y voir beaucoup d’avantages. En premier lieu, des complications personnelles et familiales qui nécessitent de nous poser quelques temps, en second lieu, la possibilité de lancer la mission cette année en nous rendant par d’autres moyens au Saloum pour déployer comme prévu la médiathèque à Djirnda, puis d’assurer une vraie visite de suivi l’an prochain en voilier. Cela nous permettra aussi de passer plus de temps au Sénégal et au Saloum et d’anticiper notre prochaine mission en Guyane.
Le choix de faire une pause si proche du départ, alors que nous venons d’obtenir l’autorisation tant espérée n’a pas été facile à faire mais il semble être nécessaire et nous espérons le rendre profitable.

Après plusieurs jours de doutes et d’atermoiement, nous sommes soulagées d’avoir pris notre décision, mais il faut maintenant nous mettre au travail pour peaufiner au plus vite tous les détails de ce « plan B ». Nous passons beaucoup de temps enfermées au bateau, ou au café du TEA avec son accès wifi gratuit, pour tout organiser (où laisser le bateau en sécurité pendant plusieurs mois, comment transporter matériel et personnes jusqu’au Sénégal, où travailler quelques mois pour remplir la caisse de bord, tout préparer à bord pour retrouver Kannja’ en bon état…) mais aussi pour préparer notre mission IdeasCube (vérification du matériel, configuration des tablettes du kit, exploration poussée des contenus et préparation d’une formation béton).

Nous confions le kit Ideas cube + le panneau solaire et la batterie qui doivent assurer son alimentation électrique à l’équipage du catamaran Motu, qui se trouvait par un heureux hasard au sud de Tenerife au bon moment. En partance pour le Sénégal pour y accomplir une mission avec Voiles sans frontières, ils achemineront le matériel à leur bord jusqu’à Djirnda, où ils s’arrêtent pour une mission à l’école.

Quant à nous, ne pouvant nous résoudre à faire le trajet en avion, nous contactons plusieurs autres équipages de Voiles sans frontières pour leur proposer nos services en tant qu’équipières entre les Canaries et le Saloum. Alain et Marie-Christine de Yalonyaler (un nom vendéen, de quoi nous rassurer !!), qui hésitaient justement à prendre des équipiers pour cette traversée, nous répondent aussitôt qu’ils seraient ravis de nous accueillir. Nous nous sommes rencontrés à l’AG de VSF en France en juin, et nous sommes contentes de foncer les retrouver à Lanzarote pour partir dès que possible pour Dakar…

Après notre mission, nous prévoyons de passer quelques mois en France pour y travailler, puis nous retrouverons Kannjawou à Tenerife au printemps et continuerons à explorer les belles Canaries en prenant notre temps comme nous aimons le faire, avant de reprendre le cours du voyage vers le Sénégal, le Cap-Vert et la transat’ fin 2022.

C’est un vrai déchirement de laisser notre bateau-maison chéri derrière nous, mais c’est pour mieux le retrouver bientôt… Pour l’instant, c’est une autre aventure qui commence et nous avons hâte de poser enfin le pied au Sénégal pour découvrir ce pays que nous avons tant tenté d’imaginer et pour concrétiser la mission que nous préparons depuis plusieurs années au Saloum.

Stay tuned : les récits écrits et vidéo de la traversée Canaries-Dakar et de nos aventures au Sénégal arrivent bientôt !


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